VivaTech : les patrons français à la traîne

Mis à jour : 8 juin 2018

Comparaison entre patrons français et US sur la tech : c'est pas gagné !


Les patrons français seront-ils capables de se mettre au niveau ?

La semaine dernière s’est déroulée la 3ème édition de Viva Technologie, la grand-messe des relations entre grands groupes et startups, officiée par Publicis et Les Échos.


Autant dire qu’on a beaucoup vu Maurice Lévy et Bernard Arnault (et LVMH).


Passons sur la chaleur, les queues interminables et le bruit incessant. On peut dire que cette 3ème édition fut une réussite, tant en terme de fréquentation que de « roster » : tous les grands de la tech américaine ou presque étaient là.


Chambers (Cisco), Nadella (Microsoft), Khosrowshahi (Uber)...et Zuckerberg (Facebook) le même jour !

J’ai pu personnellement assister à des conférences de John Chambers et Chuck Robbins (ex et new de Cisco), Satya Nadella (Microsoft), Dara Khosrowshahi (Uber) et bien sûr la star mondiale qui rend les foules folles, Zuck himself.


Les mauvaises langues notaient que la plupart de ces dirigeants, invités la veille à l’Elysée pour une réunion de travail sur le thème “Tech for Good”, avaient un blason à redorer.


Eric Schmidt est passé aussi mais je l’avais vu l’année dernière, j’aurais préféré voir Sundar Pichai, dont la dernière Keynote Google I/O m’a paru intéressante. Oui je sais, on devient vite exigeants. Louis CK a le mieux décrit cette faculté humaine d’exiger un jour ce qu’on ignorait encore la veille : “You're seating in a chair in the sky!”. A voir dans ma playlist YouTube ici.


Tech for Good à l'Elysée (crédit : Sciences et Avenir)

Bref.


Le principe même de VivaTech est tourné vers les relations entre grands groupes et startups, puisque les secondes exposent sur les stands des premiers, et doivent donc être invitées.


Par-delà le brouhaha, voici quelques idées-clés que j’ai cru bon de partager, et qui touchent à mon thème de prédilection, la relation entre startups et grands groupes (ça, l’hypercroissance et le venture capital).


Pour ce post, on va parler de la comparaison entre les capitaines US et leurs homologues français, tant elle était frappante.


Engie : le choc des mots (pas des concepts)


Commençons par Isabelle Kocher, qui nous explique que 20% de l’activité d’ENGIE va disparaître et que c’est ça la disruption. Non Isa, ça s’appelle de la restructuration et c’était déjà à la mode dans les années 80. Le fait de réinvestir les fonds dans l’organique, plutôt que faire des acquisitions souvent destructrices de valeur, ou de payer des dividendes aux actionnaires, ne change rien à l’affaire.


"You can’t disrupt yourself" - Clayton Christensen

Christensen explique bien pourquoi les entreprises ont du mal à s’auto-disrupter: elles ont des ressources, des modes opératoires et un modèle d'affaires (1) qui ne sont pas adaptés à des offres disruptives


Gageons que chez Engie, il s’agit au mieux d’une mutation marginale. Ou qu’on nous prend pour des truffes. Ça fait trois fois que je la vois en conférence Kocher, et je me demande à chaque fois si elle croit à ce qu’elle dit, pour de vrai.


Publicis : la killer app (ou pas)


Arthur Sadoun ensuite. Il est marrant Sadoun. Il est grand et beau, il présente bien. Enfin je crois, j’étais assez loin derrière les rangs entiers de groupies de Publicis qui étaient placées là pour hurler et clamer à chaque phrase.


Le show était assuré. D’abord, c’est Satya qui le présente sur scène. Classe. Ensuite, il y avait des films, des phrases sur tous les murs de la salle, des effets lumières, bref on allait nous présenter l’AI by Publicis et on allait voir ce qu’on allait voir.


Kanye West? Nope. Arthur Sadoun (crédit : France Soir)

On vit. Marcel, c’est une app de staffing. No kidding. Le produit révolutionnaire de Publicis, qui allait le faire gagner dans un monde ultra-compétitif, c’est une app mobile qui permet de réunir une équipe d’Espagne avec une autre de Corée pour travailler pour un client en Inde.


Reviens Maurice !


Bon je suis méchant, ils ont senti un truc chez Publicis, c’est que les employés viennent en premier, les clients en second. C’est ça la génération Y ou Z ou digital natives etc. Il faut les attirer, les chouchouter, sinon ils montent des startups et ils vous disruptent.


Cette précédence des recrues sur les clients est d’ailleurs claire dans la communication des agences web et dev. Il n’y a qu’à regarder leurs sites web. On ne comprend pas bien ce qu’elles font, mais on voit bien que les employés s’amusent à le faire.


Depuis quelques temps, à chaque fois que j’en rencontre une pour un investissement potentiel, je suis frappé par l’accent mis sur les locaux et le bien-être. On dirait les startups bean-bags de la Silicon Valley! Tant mieux pour les salariés au final.


La Poste : Philippe en force


Last but not least, La Poste. Oui oui, La Poste. Bon j’avoue, j’ai vu la conf parce que quand j’ai enfin réussi à entrer dans la salle à 14h pour Microsoft, j’ai bien compris que si je ressortais, je ratais Mark Zuckerberg à 17h30. Donc je suis sagement resté assis là, conf après conf, et je dois avouer que tant mieux parce qu’il y en avait de très bon niveau.


Et puis il y avait Philippe Wahl, le grand boss de La Poste.


Remarquez que je l’aime bien Philippe Wahl : c’était le patron de RBS France durant l’année que j’y ai passé entre 2007 et 2008, on avait fait quelques réunions pour étudier le rachat d’un grand distributeur français par un investisseur connu dans un pays voisin. Je l’avais trouvé bon en négo.


Mais ce qui m’a le plus impressionné chez lui, c’est qu’il passait à tous les étages une fois par semaine, chez nous en Leveraged Finance le vendredi, et il nous saluait tous un par un par notre prénom. Avec le sourire. Je suis sérieux. Comme un patron de PME, mais là on était plusieurs centaines et il ne nous avait pas recruté, d’ailleurs il était arrivé après la plupart. Un grand monsieur, à l’ancienne.


L’ancien, c’était son credo ce jour-là à VivaTech. Le thème de la conférence, c’était le vrai coût de la "convenience". Brrr. Les hordes de jeunes qui venaient d’applaudir Sadoun à pleines mains en ont pris pour leur grade.


Une vraie leçon d’énarque, en anglais. A un moment on a même eu droit à Étienne de La Boétie. Je suis le premier à applaudir les parallèles culturels, mais là c’était dur. On se croyait revenus 20 ans en arrière sur les bancs de l’école. Le contraste était saisissant avec la fluidité intellectuelle d’un Dara Khosrowshahi d’Uber.


Des patrons US décomplexés et à l'offensive


Offensive de charme chez Facebook (crédit : L'Expansion - L'Express)

Parlons-en justement, des patrons US. Bon, d’abord ils ont la langue pour eux. C’est sûr que c’est plus simple d'être anglophone, pour les conférences et aussi pour les affaires, et d’ailleurs ils le reconnaissent volontiers.


Mais bon, quand on écoute Satya Nadella ou Sundar Pichai, on se dit que la méritocratie, ça a du bon. A leur accent, ils ne sont visiblement pas Américains. D'ailleurs, ils sont tous les deux nés en Inde. Dara, lui, il est né en Iran.


En fait, ils sont juste mieux préparés. Plus au fait des évolutions. Ils ont des états-majors de premier niveau. Même Zuck, ce n’est pas un orateur de première. Mais il est au top sur tous les sujets, il a visiblement réfléchi au problème, et il fait des réponses pertinentes, même si elles sont souvent réchauffées.


Mon préféré, c’était quand même Dara. Pas facile d’être le patron d’Uber quand même. Mais il s’en est bien sorti, et surtout il donne l’impression de comprendre ce qui ne va pas, il a un plan, et il assume.


"It's just good business"

Ils assument tous, du reste. La phrase préférée des patrons US à VivaTech, c’était « it’s good business ».


Chez Uber, ils proposent des assurances Axa aux chauffeurs, parce que c’est bien, mais aussi parce que sur le long terme, plus de chauffeurs — pardon, de « drivers partners » — vont travailler avec Uber. Apparemment les chauffeurs doivent travailler un certain nombre d’heures sur la plateforme pour avoir accès à la mutuelle. C'est fidélisant.


Chambers chez Cisco, il faisait monter les fondateurs des sociétés qu'il acquérait au comex, parce que c’était bien, mais aussi « good business » : ça rassurait les patrons des sociétés qu’il voulait racheter, qui pouvaient s’imaginer un futur chez leur acquéreur.


Zuckerberg, il dit que Facebook est gratuit parce que c’est bien, mais aussi « good business » : si c’était payant, moins de gens l’utiliseraient, et comme Facebook repose sur les « networks effects » (chaque utilisateur supplémentaire rend le service meilleur, comme le téléphone par exemple), c’est mieux comme ça.


T'es sûr qu'ils devraient avoir peur de nous ?


Bref, cette analyse est anecdotique et repose sur un échantillon réduit d’une dizaine de personnes. Il y a des leaders et des suiveurs des deux côtés de l’Atlantique. Mais la différence était si frappante que c’était difficile de ne pas le relever.


Dans un podcast récent, Xavier Niel affirme le plus sérieusement du monde que les Frenchies de la tech peuvent tuer les géants de la Silicon Valley.


"C'est aux entreprises de la Silicon Valley d'avoir peur de nous, parce qu'on est plus intelligents, plus travailleurs et qu'on a plus d'ambition." - Xavier Niel

Il les connaît bien Niel, ces patrons de la tech US, et certains depuis longtemps. Il voit encore Zuck en culotte courte et Evan Spiegel (Snapchat) avec des boutons d'acné.


Station F, un pas dans la bonne direction ? (crédit : Huffington Post)

Mais il ne faut pas réduire ces entreprises à leurs patrons, tout aussi charismatiques, visionnaires ou tactiques qu'ils soient.


Ce sont avant tout des machines à succès, construites autour d'équipes expérimentées, et qui ont construit des positions de marché difficiles à attaquer. L'internet a été créé aux US. La disruption, ils savent ce que c'est, le concept vient de chez eux. Et ils ont un marché interne qui est à la fois immense, mais suffisamment complexe juridiquement par sa nature fédérale, pour que les startups qui y réussissent puissent envisager l'internationalisation avec confiance.


Aucun empire n'est éternel, mais celui-ci est suffisamment décentralisé pour durer un moment. D'autant qu'ils ont non seulement les fonds nécessaires pour prendre le monde d'assaut, mais aussi le savoir-faire partagé de l'avoir déjà fait plusieurs fois.


La croissance ne sera pas linéaire, il y aura un Cambridge Analytica par-ci et un RGPD par-là, mais ce qui est sûr, c'est qu'il faut que nos grands patrons français sortent de l’esbroufe pour prendre le problème par le bon côté, et cessent de réfléchir local, top-down, et en regardant dans le rétroviseur.




(1) Resources, processes and profit formula : voir ici

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